Quelques défis de QS à l’aune de la course au porte-parolat

Les aspirations de Québec solidaire à devenir la première opposition à l’Assemblée nationale ont été amèrement déçues au vu des résultats des élections générales de 2022. Après une campagne qui s’est avérée la plus importante jamais menée par le parti, la plus « professionnelle », mais aussi la plus centralisée de son histoire. Somme toute la plus pareille aux autres partis électoralistes. 

Le parti, jadis « des urnes et de la rue », a mis tous ses œufs dans une plateforme simplifiée au maximum, épurée des éléments susceptibles de rebuter la population, comme les nationalisations, et saupoudrée de mesures à la carte. La controverse l’a néanmoins rattrapé sur d’autres dossiers, comme les taxes aux ultra-riches pas si riches que ça, et un certain bafouillage sur les VUS. L’indépendance du Québec et le processus de l’Assemblée constituante, bien que toujours dans la plateforme, ont été les grandes absentes de la campagne.

L’obsession des régions

Le résultat est d’autant plus décevant que la percée en région, réalisée lors de l’élection précédente, notamment dans Sherbrooke et Rouyn-Noranda—Témiscamingue, loin de s’étendre à d’autres régions, a connu un recul avec la défaite d’Émilise Lessard-Therrien au pays de l’arsenic et des grands espaces ruraux.

Les dirigeants du parti ont eu beau répéter que le « QS du Plateau » est un problème de perception, qu’on va trouver les moyens de « faire atterrir la plateforme en région » grâce à une importante tournée de celles-ci, la question s’avère un peu plus complexe. La tournée réalisée au Saguenay—Lac-Saint-Jean du 12 au 15 octobre 2023 a permis aux différentes personnes rencontrées, au sein du parti comme des nombreux milieux consultés, d’affirmer qu’il faut plutôt faire émerger des régions des éléments d’une plateforme nationale. Une approche qui nécessite de se mettre d’abord à l’écoute des gens qui habitent et font le territoire. Ces territoires ne sont pas que des terrains d’atterrissage. Ils aspirent aussi au décollage. Ils ont des préoccupations qui sont la plupart du temps ignorées des partis politiques existants, qu’ils s’auto-proclament « parti des régions » ou non. Ces territoires et les gens qui les habitent sont plutôt habitués à ce qu’on les instrumentalise, et leur scepticisme est bien connu et compréhensible. Quoiqu’il en soit, le message est clairement passé depuis le début de ces fameuses tournées. Espérons qu’il sera entendu et compris.

L’obsession électorale

Gabriel affirme dans les médias que selon le résultat des prochaines élections, prévues en 2026, il pourrait réfléchir à son avenir. Un député a confié que si nous ne prenons pas le pouvoir en 2026, il ne nous restera pas beaucoup de temps pour le rendez-vous de 2030, soit pour atteindre nos objectifs de réduction des GES. C’est vrai.

On peut comprendre une certaine urgence. Mais on est en droit de se demander s’il existe un raccourci vers le pouvoir, pour un parti de gauche qui aspire non pas à seulement gérer les affaires de la province, mais à construire un pays et transformer la société en profondeur. Nous vivons un véritable dilemme. Devons-nous diluer notre message, et dire ce que les gens veulent entendre, même si ce n’est pas dans leur intérêt, pour prendre le pouvoir plus rapidement et finalement, ne pas transformer la société ? Il me semble avoir déjà joué dans ce film-là… Un « bon gouvernement » qui cache son option dans la garde-robe en attendant les « conditions gagnantes ». Ou bien devons-nous prendre le temps qu’il faut pour sensibiliser et conscientiser la population à notre projet de société à partir de leurs préoccupations ? Et si ce travail peut être fait en partie par une députation à l’Assemblée nationale, se pourrait-il que pour l’essentiel, ce soit sur la patinoire de la rue et des territoires partout au Québec, que la partie va se jouer ?

Quand je vois l’impatience électorale de certains de nos élus, je me dis qu’il en a fallu de la patience pour ne pas lâcher quand on a lancé le Rassemblement pour une alternative politique en 1997, l’Union des forces progressistes en 2002, Option citoyenne en 2004 et pour réunir tout ce beau monde en 2006 autour de QS, sans parler d’Option nationale en 2011, qui rejoindra QS en 2017. Nous savions que nous étions en train de construire un véhicule pour la gauche et que c’était un projet à long terme. Le fait de recueillir 15-20 % dans les sondages et d’avoir aujourd’hui 12 député.es est un exploit, qui s’est somme toute réalisé pas mal moins rapidement qu’espéré. Et pourtant…

Un parti de gauche a besoin d’une boussole pour réaliser sa mission. Cette boussole n’est pas le nombre de député.es, ni les sondages. Cette boussole, ce sont les luttes sociales et la vitalité des mouvements sociaux. Ce qui fait évoluer la conscience des gens devant les enjeux politiques, ce sont les luttes sociales. Ce qui donne de la pertinence à un parti qui aspire à transformer la société, c’est sa capacité à rester en phase avec les luttes sociales et les mouvements sociaux qui les mènent. Idéalement, c’est d’entrer dans une dynamique de co-évolution avec les mouvements sociaux. J’avais écrit, au moment de la fondation de QS en 2006[1], que notre parti avait le défi de ne pas sombrer dans l’électoralisme et de demeurer connecté aux luttes sociales, afin de s’assurer qu’une fois au pouvoir, il puisse compter sur des mouvements sociaux forts pour défendre ses politiques face aux intérêts capitalistes et financiers, ou pour le ramener dans le droit chemin s’il devait s’en égarer. Car nous savons que cela peut arriver, malheureusement. La démocratie, c’est  « le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple ». Nous avons le défi, pas seulement de prendre le pouvoir politique, mais de contribuer à ce que le peuple lui-même exerce son pouvoir. Le pouvoir, ça ne se transmet pas, « ça se prend » disait Michel Chartrand. Le rôle d’un parti qui veut construire une réelle démocratie, c’est d’être aux côtés du peuple en marche vers sa prise du pouvoir. Si ce parti élit des député.es, ceux-ci et celles-ci sont le reflet, le prolongement de leurs luttes à l’Assemblée nationale.  Alors, quel sera notre plan de match pour 2026 ?

L’élection de notre co-porte-parole féminine, une opportunité

L’élection d’une co-porte-parole extra-parlementaire comme Émilise Lessard-Therrien est une excellente occasion à saisir au prochain congrès, afin de permettre à QS de faire un réel bond en avant, à la différence d’une fuite en avant. Émilise a l’expérience de la représentation à l’Assemblée nationale avec tout ce que cela implique. Elle connaît bien cette patinoire et les règles de la joute qui s’y mène. Elle pourra facilement se synchroniser avec l’aile parlementaire et son co-porte-parole et député. Mais elle aura un atout supplémentaire, elle ne siège pas en ce moment et elle est connectée aux luttes sociales, notamment celles des régions dont le décollage est espéré. Elle porte en elle, voire, elle incarne les problèmes et les aspirations des populations qui habitent et enrichissent les territoires du Québec. La souveraineté alimentaire, les villages en dévitalisation, les transnationales aux actionnaires étrangers assoiffés de profits, les projets extractivistes, les élites locales tentées par l’aplaventrisme, les difficultés d’accès aux soins de santé, à l’éducation, aux services de base, l’enjeu de l’immigration en région, de la décentralisation, l’accaparement des terres agricoles, le territoire et la soif de souveraineté partagés avec les Premières Nations. Émilise a tout ça dans le sang, dans chacune de ses pensées, dans sa respiration, dans chacun des mots qu’elle prononce. Dans ses rêves pour notre pays.

Les enjeux du co-porte-parolat ne règleront pas tous nos problèmes. Mais face aux défis qui se posent à notre parti en 2023, une co-porte-parole qui incarne notre volonté d’être en phase avec les luttes des mouvements sociaux, et qui porte continuellement – et pas seulement au travers des autres sujets – la voix de l’arrière-pays, des territoires qui font le Québec, c’est se donner une chance de faire enfin décoller le projet de société de Québec solidaire en région, une condition essentielle à la prise du pouvoir électoral et à la transformation de la société.


[1] Dostie, Pierre. Face aux enjeux du pouvoir, les défis d’un parti progressiste émergent, en phase avec les luttes des mouvements sociaux. Revue Nouvelles pratiques sociales, vol. 19, no 1, automne 2006. https://www.erudit.org/fr/revues/nps/2006-v19-n1-nps1615/014794ar.pdf

Publié par pdostie

Militant politique depuis une cinquantaine d'années dans le mouvement syndical, communautaire et de solidarité internationale. Après un intense engagement dans le processus de rassemblement et d'unification de la gauche québécoise ces 25 dernières années, je me consacre en ce moment aux luttes du mouvement écologiste devant l'urgence climatique actuelle. Comme père et grand-père, je m’inquiète pour l’avenir de l’humanité et je m’inquiète aussi de l’humanité elle-même, qui se fracture sur des bases imprévues, où les débat d’idées, le jugement, la nuance et la tolérance se font rares. Dans ce combat pour l’égalité, la justice sociale et le triomphe du bien commun, nous avons besoin de paroles radicalement rassembleuses.

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