À vingt ans, Québec solidaire est plus que jamais nécessaire

Pierre Dostie et feu Gilbert Talbot lors d'une manifestation

Article paru dans le Devoir du 4 février 2026. Sur la photo, Pierre Dostie et feu Gilbert Talbot lors d’une manifestation en appui aux lock-outés de Rio Tinto en 2012.

Le 4 février 2006, mille personnes réunies en congrès à l’Université de Montréal se lèvent d’un bond pour scander le nom du parti politique auquel elles viennent de donner naissance : Québec solidaire (QS). Nous y étions à titre de membres de l’une de ses deux organisations fondatrices, l’Union des forces progressistes (UFP) et Option citoyenne (OC).

Notre objectif commun était et demeure d’offrir une option politique de gauche large et rassembleuse, porteuse de l’aspiration à une société égalitaire, plurielle, démocratique, où les besoins des humains et la protection de la nature passent avant les intérêts et les profits d’une infime minorité. Pour y parvenir et pour mieux protéger notre langue et notre culture, nous proposons de faire du Québec un pays libre, souverain, respectueux de toutes les personnes qui y habitent, solidaire des autres peuples, à commencer par les nations autochtones, les premières à habiter ce territoire.

Depuis 20 ans, Québec solidaire s’active à promouvoir ce projet de société. Il se fait en même temps le porte-voix des préoccupations et des revendications sociales, écologistes, féministes, syndicales, mais aussi de celles de minorités aux prises avec diverses formes d’oppression et de discrimination. Ce travail, il le fait à l’Assemblée nationale, où il forme une opposition solide, capable de dénoncer, de remettre en question, mais aussi de proposer et même d’obtenir des gains. Les plus notables sont l’adoption, puis le renforcement d’une loi, connue sous le nom de Françoise David, pour mieux protéger les personnes aînées locataires. Québec solidaire demeure en même temps un parti de la rue, qui se range aux côtés des mouvements en lutte et des communautés qui s’organisent.

On le sait, QS n’a jamais été au pouvoir, mais il est bien plus large, plus diversifié qu’à ses débuts et présent à travers tout le Québec. S’il a parfois vécu des situations difficiles et commis des erreurs, sa voix est plus nécessaire que jamais.

La conjoncture internationale comme la conjoncture nationale ont bien changé depuis 2006. La mondialisation néolibérale a enfanté un capitalisme autoritaire, oligarchique, guerrier. L’extrême droite est au pouvoir ou aux portes du pouvoir dans un nombre grandissant de pays.

Le Québec n’en est pas encore là, mais les droits de la personne y sont de plus en plus bafoués. L’immigration récente est rendue responsable de tous les maux qui l’assaillent. Des lois arbitraires et discriminatoires sont adoptées par un gouvernement qui nie l’existence du racisme systémique et cherche à faire taire les voix dissidentes.

Loin de se résorber, les inégalités sociales tendent à s’élargir. Le revenu disponible moyen du quintile le plus pauvre de la population a reculé de 1,9 % entre 2020 et 2024 au Québec, alors que celui du 20 % le plus riche a augmenté de 51,4 %. Les injustices fiscales entretenues par les gouvernements, tant fédéral que québécois, contribuent à ces disparités et empêchent la justice sociale de progresser.

À l’échelle du Québec, le loyer mensuel moyen s’est accru de 62 % depuis 2018. Près d’un enfant sur trois arrive à l’école le ventre vide le matin, un chiffre en constante augmentation. La fréquentation des banques alimentaires explose. La crise de l’itinérance et la multiplication de campements de sans-abri touchent toutes les régions.

Le manque de ressources et les réformes de structures auxquelles se sont à tour de rôle livrés les gouvernements en éducation, en santé et en services sociaux les rendent de plus en plus incapables d’accomplir leurs missions. Sous-financés, les organismes communautaires sont eux aussi à bout de souffle et, comme dans le secteur public, les personnes qui y travaillent, majoritairement des femmes, sont en proie à l’épuisement et au découragement.

L’égalité entre les hommes et les femmes a progressé dans plusieurs domaines, grâce aux luttes féministes menées depuis des décennies, mais elle est encore loin d’être complète. La violence contre les femmes et les féminicides progressent dangereusement, avec comme facteurs aggravants la crise du logement et la pénurie de ressources d’hébergement qui empêchent de quitter des conjoints violents.

Les gouvernements, tant fédéral que québécois, délaissent la lutte contre les changements climatiques et la préservation de la biodiversité, les considérant comme des freins à la croissance économique, alors que c’est la vie même sur cette planète qui est menacée.

Quelle autre formation que Québec solidaire met tous ces enjeux et bien d’autres au cœur de ses interventions ? Aucune ! Si la route est plus ardue que nous l’aurions espéré il y a 20 ans, QS demeure un acteur essentiel du paysage politique québécois.

* Ont cosigné cette lettre : Louise Beaudry, Lanaudière ; Guylaine Bélanger, Bas-Saint-Laurent ; Manon Blanchard, Montérégie ; Michel Desmarais, Montréal ; Pierre Dostie, Saguenay–Lac-Saint-Jean ; Jocelyne Dupuis, Lanaudière ; Normand Gilbert, Montréal ; Charlotte Guay-Dussault, Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine ; Colombe Landry, Estrie ; Josée Larouche, Capitale-Nationale, Québec ; Guy Leclerc, Abitibi-Témiscamingue ; Nimâ Machouf, Montréal ; Cecilia Valdebenito, Capitale-Nationale, Québec ; Marjorie Villefranche, Montréal.

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Voir aussi l’entrevue donnée à l’émission C’est jamais pareil de Radio-Canada le 4 février 2026 à 7h49

100 ans de domination d’Alcan-Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Pierre Dostie. Militant politique et membre du Mouvement Onésime-Tremblay1

Article paru dans la revue Nouveaux cahiers du socialisme, no 34, automne 2025.

Usine RT d'Arvida. Photo: Mishell Potvin

Usine Rio Tinto d’Arvida. Photo: Mishell Potvin.

L’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est d’abord marquée par le peuplement de colons, le commerce de la fourrure, l’agriculture, la coupe de bois, puis par la domination de quelques grandes entreprises qui ont exploité, et qui exploitent encore, nos richesses naturelles, notamment dans les domaines du bois et de l’aluminium, au détriment de l’environnement et du bien-être de la population, avec la complicité active des gouvernements.

Faire le bilan de 100 ans d’exploitation par la compagnie Alcan-Rio Tinto sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est une entreprise colossale, nous n’avons pas la prétention de viser cet objectif. Nous nous limiterons à donner quelques exemples frappants d’une domination sans scrupule, applaudie par ceux et celles qui devraient plutôt se tenir debout pour défendre le bien commun et nos richesses collectives.

Le modus operandi est celui-ci : on planifie une action en catimini avec la complicité d’élu·e·s locaux et de l’Assemblée nationale2, puis on place la population devant le fait accompli en faisant miroiter des emplois et du progrès, et on légalise ensuite l’opération, rétroactivement s’il le faut, tout en ostracisant les opposants et opposantes. C’est ce qu’on a fait lors de la tragédie du lac Saint-Jean en 1926.

La tragédie du lac Saint-Jean

Le Piékouagami3 avait déjà été rebaptisé lac Saint-Jean par Jean de Quen en 1647, en hommage à son saint patron, Jean le Baptiste. Il perdra plus tard son statut de lac pour devenir un réservoir le 24 juin 1926. La compagnie Alcan, en implantation dans la région, avait besoin d’électricité pour sa nouvelle usine d’Arvida (aujourd’hui incorporée à la ville de Saguenay). Elle avait acquis quelque temps auparavant la compagnie Duke-Price Power, qui avait fait construire cinq barrages avec évacuateur de crue à la sortie du lac, dont celui de l’Isle-Maligne, qui a la capacité de réguler le niveau du lac. Cette transaction incluait les droits hydrauliques et la gestion de l’élévation du lac Saint-Jean et d’une partie de la rivière Saguenay entre Alma et Shipshaw.

Ayant reçu dans le secret le plus total l’autorisation du gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau de hausser le niveau du lac à la cote maximale de 17,5 pieds, soit 10 pieds de plus que le niveau moyen, Alcan ne procéda à aucune entente d’expropriation avant la fermeture des vannes en 1926. C’est sans avertissement, et ironiquement le jour de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, que la compagnie ferma les vannes du barrage de l’Isle-Maligne et laissa l’eau monter tout bonnement. Les quelque 940 cultivateurs aux abords du lac, qui s’enorgueillissaient d’avoir les plus belles terres au monde, si bien que l’on désignait la région comme le « grenier du Québec » – ce dont pouvaient témoigner les nombreux prix agricoles qu’ils remportaient chaque année à l’échelle nationale – perdirent subitement en tout ou en partie leurs terres, soit 60 000 acres. Onésime Tremblay, qui prit la tête du mouvement du Comité de défense, perdit lui-même la plus belle forêt de 150 acres d’ormes de la région, dans le secteur de Couchepagane4 (secteur de la Belle Rivière formant le Grand Marais), à Saint-Jérôme (aujourd’hui Métabetchouane et Saint-Gédéon). Cette tragédie humaine, commise sans avertissement et dans l’illégalité, inonda de nombreuses villes et villages, affectant sérieusement leur fonctionnement, jusqu’à amener leur fermeture et disparition, comme celle du village de Bien-Heureuse-Jeanne-D’arc. C’est en mars 1927 que le premier ministre Taschereau fit adopter une loi expropriant les sinistrés et ordonnant leur indemnisation par l’intermédiaire d’une commission chargée d’en fixer le montant sans droit d’appel5. Cette loi légalisera rétroactivement ce qui avait été fait illégalement un an plus tôt, avec l’appui des conseils municipaux de Chicoutimi, d’Alma et d’autres élus régionaux. 

Onésime Tremblay, ayant dépensé une fortune en frais juridiques pour défendre sa cause et celle des cultivateurs, a finalement tout perdu : sa ferme, sa maison, ses animaux. La compagnie, sachant qu’elle avait été ignoble envers lui – elle lui avait offert 7 000 $ pour sa terre qu’il évaluait à 168 000 $ – a offert à le compenser plusieurs années plus tard : elle lui offrit un chèque en blanc où il aurait pu inscrire le montant qu’il voulait. Onésime Tremblay refusa catégoriquement ce chèque en blanc de la compagnie, car ce qu’il désirait plus que tout était de récupérer sa terre et sa forêt : « Aussi longtemps que ceux qui sont chargés de protéger la société seront complices des compagnies qui veulent tout dominer chez nous, il n’y aura pas de changement. Mais en attendant, nous, nous lutterons jusqu’au bout. Ces choses-là devraient être connues du public6 ».

Cette tragédie a marqué les débuts de la relation entre Alcan, et, plus tard, Rio Tinto, et sa région d’adoption. Elle a contribué à consolider une culture régionale de soumission aux capitalistes sans scrupule chez de nombreux élu·e·s des divers paliers de gouvernement7. Elle a également vu naitre un héros, un symbole de résistance, celui d’Onésime Tremblay, qui inspirera 100 ans plus tard la fondation d’un Mouvement portant son nom.

Le bail de la rivière Péribonka

Onésime Tremblay et son comité de défense ont proposé de construire des barrages sur la rivière Péribonka, dans cette région moins habitée, plutôt que de rehausser le niveau du lac, ce qui limiterait les dommages au Piékouagami, mais cela au détriment des Innus. L’idée fut reprise par Alcan, qui ne se contenta pas d’avoir rehaussé le lac, considérant ses besoins énergétiques en devenir. Dans les années 1950, la compagnie obtint les droits hydrauliques sous forme de bail sur la rivière Péribonka et y fit construire trois centrales : Chute-du-Diable, Chute-à-la-Savane et Chute-des-Passes. Tout comme les entreprises forestières de l’époque qui produisaient leur électricité, Alcan a échappé à la nationalisation de l’électricité en 1963 en échange d’ententes sur la pérennité de l’approvisionnement et sur l’encadrement de leurs activités.

Le bail de la Péribonka, qui est encadré par une loi, fut renouvelé en 1984 jusqu’en 2033 à certaines conditions. La compagnie s’est engagée à construire ou à moderniser trois usines pour une valeur de trois milliards de dollars (3 G$), afin de réduire ses émissions polluantes et d’augmenter sa production d’un million de tonnes, et ce, avant 2009. Cependant, la compagnie a construit et modernisé deux de ses usines, celle de Laterrière en 1990 et celle d’Alma en 2000, mais elle a tardé à moderniser l’usine d’Arvida, qui en est à sa deuxième phase, la troisième n’étant même pas dans les projets. Alcan avait planifié le remplacement de l’usine d’Arvida en 2009, mais l’achat par Rio Tinto8 a retardé les projets. La compagnie prévoit le remplacement des cuves précuites par 96 cuves AP60, c’est-à-dire par la moitié des 192 promises, pour le 31 décembre 2025. Les travaux sont en cours, mais la compagnie ne prévoit opérer ces nouvelles cuves que progressivement entre 2026 et 2028. L’autre moitié de l’usine de remplacement est remise aux calendes grecques. Quoi qu’il en soit, au terme de l’installation des 96 cuves AP60 plus performantes, Rio Tinto aura libéré 545 MW d’électricité. Qu’adviendra-t-il de ce surplus ?

Par ces modernisations, Rio Tinto a certes augmenté sa capacité de production9, mais elle a réduit considérablement le nombre d’emplois, qui sont passés de 12 000 en 1982 à moins de 4 000 aujourd’hui. Comme elle ne pouvait pas respecter la date limite de 2009 pour compléter ses modernisations, elle a obtenu trois prolongations, dont la plus récente se termine le 31 décembre 2025. L’entente de la Péribonka stipule que, si celle-ci n’est pas respectée, elle devient caduque et le gouvernement peut reprendre possession des centrales et des ouvrages connexes à son échéance en 2033. Il est évident qu’au 31 décembre 2025, les engagements de Rio Tinto ne seront pas respectés. La mobilisation citoyenne sera nécessaire pour en tirer les conséquences. 

La députée de Chicoutimi et ministre régionale du gouvernement caquiste, Andrée Laforest, s’est faite, jusqu’à sa démission en septembre 2025, la porte-parole efficace de Rio Tinto en affirmant que la compagnie respecte l’entente, ce qui est loin d’être un avis partagé par d’anciens cadres d’Alcan qui ont récemment publié un livre sur le sujet10.

L’enjeu de l’énergie

Outre les trois centrales sur la Péribonka, Rio Tinto possède trois autres centrales : Isle-Maligne à la sortie du lac Saint-Jean ainsi que Chute-à-Caron et Shipshaw sur la rivière Saguenay. La compagnie a récemment annoncé d’importants travaux de rénovation à la centrale d’Isle-Maligne, au coût de 1,7 G$ d’ici 2032. La production électrique y sera augmentée11.

La production totale de Rio Tinto dépasse les 3 200 MW, ce qui équivaut à 9 % de la production totale d’Hydro-Québec. Cette électricité, produite au coût variant entre 0,563 et 1 cent le kWh12, représente pour la compagnie une économie de plusieurs centaines de millions de dollars chaque année. 

On se souviendra que, lors du lockout des 850 employés syndiqués de l’usine d’Alma en 2012, Rio Tinto a vendu son électricité excédentaire à Hydro-Québec au prix courant, ce qui lui a procuré des revenus de plus de 100 M$ – certaines sources allant jusqu’à 125, voire, 148 M$. D’aucuns avaient alors suggéré que la compagnie faisait plus d’argent à vendre son électricité qu’à produire de l’aluminium.

Le projet de loi 69 intitulé Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives, adopté sous le bâillon en juin 2025, ouvre la porte aux industriels quant à la production d’énergie privée pour leur usage ou pour vendre à d’autres producteurs13. Rio Tinto a justement dans ses cartons un projet de parc éolien visant à produire entre 700 et 1 000 MW dans le secteur de son barrage de Chute-des-Passes14

Le gouvernement et Hydro-Québec avaient déjà entrouvert la porte à la production privée d’électricité par le biais des minicentrales et de l’éolien, en alliance avec certaines municipalités, OSBL ou communautés autochtones. Maintenant, ils l’ouvrent toute grande au secteur privé. Ce qui était l’exception, soit la situation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean, devient applicable partout. 

Dans un tel contexte, pour une entreprise, la production d’électricité n’est plus une particularité qui doit être obligatoirement reliée à ses activités industrielles. Cela peut être aussi un commerce payant permis par la loi. À quoi bon soumettre cette activité à des conditions particulières ? L’État, quant à lui, renonce à un levier, celui de la fourniture d’énergie, pour forcer les entreprises à partager, un tant soit peu, les fruits de l’exploitation de nos ressources. 

Si certains avaient déjà proposé la nationalisation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean comme un moyen de compléter enfin la nationalisation de l’hydroélectricité, aujourd’hui, le gouvernement Legault inverse complètement la donne en rendant la production privée d’électricité accessible partout au Québec. L’énergie, et l’électricité en particulier, constitue un bien collectif qui est sur la voie d’une dilapidation accélérée.

Gestion dévastatrice du niveau du réservoir Saint-Jean

Le réservoir Saint-Jean s’agrandit chaque année. Sa circonférence est passée de 210 km à 260 km depuis 1910 et les berges ont reculé de 350 pieds15. L’Alcan et, par la suite, Rio Tinto ont régulièrement haussé le niveau du réservoir dans le cadre de leur gestion hydroélectrique, avec pour conséquences les dommages que dénoncent les nombreux riverains et riveraines.

Érosion des rives du Lac Saint-Jean en 1957. Photo: Éric Scullion

Le Programme de stabilisation des berges instauré par le gouvernement en 1986 oblige la compagnie à consulter la population et les autres parties prenantes dans la gestion du niveau du lac. Lors de la négociation du cycle de 2017-2026, l’ensemble des associations de riverains, les municipalités et municipalités régionales de comté (MRC) avaient réclamé une cogestion, ce que le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) avait d’ailleurs recommandé en 1985. Philippe Couillard, alors premier ministre et député de Roberval, avait même prétendu appuyer cette demande, mais il l’avait finalement refusée. 

Les préparatifs du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges, prévu pour 2028-2037, ont commencé. Déjà, l’on réclame la tenue d’un examen public par le BAPE avant qu’une entente intervienne entre Rio Tinto et le gouvernement afin d’éviter de biaiser les travaux du BAPE. La compagnie doit reconnaitre sa responsabilité dans l’érosion des berges de tout le lac, entre autres à Pointe Langevin, en effectuant les réparations nécessaires et en agissant de manière préventive dans l’avenir. La mobilisation citoyenne est cruciale à ce moment-ci. Les diverses associations de riverains, mais également les municipalités et MRC concernées ainsi que le Mouvement Onésime-Tremblay s’activent.

Terrain érodé au-delà de la borne. Photo: Éric Scullion

Un bilan environnemental pitoyable

Rio Tinto est le champion des contrevenants environnementaux au Québec16, entre autres pour des rejets de contaminants toxiques dans les cours d’eau, dont le Saguenay. 

En 2015, Rio Tinto a voulu aménager un site d’entreposage de résidus de bauxite dans le Boisé panoramique, un parc en plein centre de la ville de Saguenay, considéré comme une zone tampon. Il s’agit d’un dépotoir de déchets industriels d’un million de tonnes de résidus de bauxite par an dans un milieu densément peuplé. Le Comité de citoyens pour un Vaudreuil durable a mené la lutte pour exiger un changement de site pendant que le conseil de ville de Saguenay s’est précipité pour dézoner le site, sans étude d’impact, ni même entendre l’avis de son propre Comité consultatif d’urbanisme. À la suite des pressions populaires, la compagnie a instauré une consultation publique. Le commissaire a finalement recommandé de rechercher un site alternatif et de favoriser la participation des parties prenantes. Ce n’est qu’au début de 2025 que Rio Tinto annonce qu’elle recherchera un autre site, mais sans renoncer toutefois au Boisé panoramique17.

Rio Tinto jouit d’un droit de polluer semblable à celui de la fonderie Horne de Glencore à Rouyn-Noranda. Comme on l’a écrit plus haut, les vieilles cuves précuites d’Arvida devaient être remplacées par des cuves AP60 moins polluantes, au plus tard en 2009, mais cette échéance a été reportée au 31 décembre 2025. La prolongation de 10 ans du délai de fermeture de l’usine d’Arvida a permis à Rio Tinto de réaliser plus de 1 G$ de revenus.

Rio Tinto, un assisté corporatif

Outre les économies que lui permettent les barrages – économies estimées à plus de 700 M$ par an selon Martine Ouellet, ancienne ministre des Ressources naturelles sous le gouvernement Marois et cheffe du parti Climat Québec –, Rio Tinto bénéficie d’un congé d’impôt de 178 M$ par année et d’une exemption de la taxe sur les gaz à effet de serre (crédits carbone) de 300 M$ par année. On peut donc dire que Rio Tinto reçoit année après année une subvention de 1,2 G$ de l’ensemble de la population québécoise18. À cela s’ajoutent ponctuellement de multiples prêts, subventions et privilèges accordés au fil du temps : prêt sans intérêt de 400 millions sur 30 ans accordé en 2006, bloc d’énergie réservé à prix avantageux, subventions de 140 M$ et 80 M$ pour recherche et développement et l’implantation de la technologie Elysis19, un procédé destiné à éliminer les GES – ainsi que de nombreux emplois –, une technologie dont on sait pourtant peu de chose. De plus, si ce procédé s’avère efficace, rien ne nous assure qu’il sera implanté au Québec.

Selon Francis Vailles de La Presse, Rio Tinto n’a pratiquement pas payé d’impôt au gouvernement du Québec ces dernières années pour son secteur aluminium. Entre 2020 et 2023, elle a payé en moyenne 12 M$ d’impôt pour 3 G$ de profits20.

Selon l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, la compagnie aurait retiré près de 3 milliards de dollars de leur caisse de retraite, en prenant en compte les bénéfices accumulés. Cela inclut les congés de paiement de cotisation (200 M$) hérités d’Alcan, les allégements fiscaux (538 M$) accordés grâce à la loi 57, ainsi que les prêts sans intérêt (266,5 M$) prélevés dans la caisse. Tout cela a pour conséquence de couper l’indexation de la rente des retraité·e·s. Pour l’Association, les retraité·e·s syndiqués financent à eux seuls la modernisation de l’usine d’Arvida21. Les employés-cadres ont subi le même traitement par Rio Tinto, dont un prêt sans intérêt à même leur caisse, d’une valeur de 110 M$. En prime, cette modernisation financée par les syndiqués et cadres retraités se soldera par l’abolition de 300 à 400 postes.

La délocalisation des activités de commercialisation nord-américaines de Rio Tinto de Montréal à Chicago et Singapour lui permet de faire des achats pour ses usines du Québec depuis Singapour et ainsi d’avoir des charges fiscales moins importantes qu’au Canada. Rio Tinto est, comme le disent les auteurs Jacques Dubuc et Myriam Potvin, « l’exemple parfait d’engagements non respectés »22 23.

Le Mouvement Onésime-Tremblay : un pouvoir citoyen pour contrer la culture de soumission

Si l’on tient compte de l’ensemble des avantages retirés par Rio Tinto de l’exploitation de nos ressources, de ses profits, des congés d’impôt, des subventions et autres bénéfices, il apparait évident que le Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Québec ne reçoivent pas, de l’avis de nombreux acteurs sociaux, une contrepartie équitable, que ce soit en matière d’emplois, d’impôts ou de redevances, ou encore en matière de contrats locaux ou de retombées indirectes. L’État du Québec doit cesser de permettre la dilapidation des ressources collectives, il doit reprendre la main et se faire le gardien du bien commun.

À la suite d’un colloque sur les 100 ans d’occupation d’Alcan et Rio Tinto, organisé par Climat Québec et l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s de Rio Tinto Alcan, le 22 octobre 2024 à Jonquière24, il y eut la formation d’un comité de suivi. Celui-ci a rapidement constaté la nécessité d’avoir un mouvement citoyen pour défendre l’intérêt général et le bien commun devant la domination de Rio Tinto et l’accointance de la plupart des élu·e·s locaux, régionaux et nationaux. 

En juin 2018, un buste à la mémoire d’Onésime Tremblay a été érigé dans un parc de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix25. Le Mouvement Onésime-Tremblay a pu porter son nom avec l’assentiment des descendants et descendantes de celui qui a défendu sans relâche les centaines d’agriculteurs sinistrés par l’inondation causée par le rehaussement du lac Saint-Jean, et ce, illégalement et sans préavis.

Buste d’Onésime Tremblay. Parc Maurice-Kirouac, Métabetchouan-Lac-À-La-Croix. Photo: Mishell Potvin

Les objectifs du Mouvement Onésime-Tremblay sont de :

– favoriser l’expression et la diffusion d’un point de vue citoyen axé sur le bien commun face à l’impact des actions passées, présentes et futures d’Alcan et Rio Tinto ;

– contribuer à la reprise en main de nos ressources électriques dans l’intérêt de la collectivité, les ressources électriques désignant autant l’hydroélectricité que l’éolien.

Les moyens envisagés sont de privilégier des actions publiques sur des lieux significatifs de façon à s’assurer du maximum de visibilité, ainsi que de recourir à l’éducation populaire et à la mobilisation.

Le mouvement est actuellement en phase d’implantation. Une campagne de promotion et d’adhésions est en cours. On prévoit des actions dans le cadre de la préparation du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges 2028-2037, ainsi que du centenaire de la tragédie du lac Saint-Jean en juin 2026. L’échéance du 31 décembre 2025 pour la mise en œuvre des conditions du bail de la Péribonka est également à l’ordre du jour.

Le mot de la fin revient à Onésime Tremblay : « Nous lutterons tant qu’il nous restera un souffle de vie. Nous perdrons peut-être des biens qui nous ont coûté une vie de labeur. Mais nous laisserons après nous quelque chose qui vaut mieux. Un honneur intact et l’exemple du devoir accompli ».


Notes :

  1. Je remercie Germain Dallaire, Mishell Potvin, Denis Trottier et Éric Scullion pour leurs commentaires. ↩︎
  2. En 1926, on parlait de la Chambre législative et non de l’Assemblée nationale dont le nom a été adopté en 1968. ↩︎
  3. Nom donné au lac Saint-Jean par les Pekuakamiulnuatsh et qui signifie « lac peu profond ou lac plat ». ↩︎
  4. Nom Innu qui signifie « lieu de débarquement » selon l’ONF et « là où l’eau monte un peu » selon la Commission de toponymie. ↩︎
  5. Germain Dallaire. À l’ombre d’AlcanHistoire, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2023. ↩︎
  6. Onésime Tremblay, dans Le combat d’Onésime Tremblay, film documentaire réalisé par Jean-Thomas Bédard, ONF, 1985. ↩︎
  7. Soulignons ici un autre cas de relèvement  des eaux au Saguenay, celui du lac Kénogami, en 1924, deux ans avant celui du lac Saint-Jean, à la demande des compagnies de pulpe pour faire du lac un immense réservoir pour la production d’électricité et le flottage de bois. Le village de Saint-Cyriac, vieux d’une soixantaine d’années, a été englouti, de même que les terres cultivées aux alentours. Les villageois ont été expropriés et forcés de déménager avec un dédommagement loin d’être à la hauteur des pertes et préjudices. ↩︎
  8. Rio Tinto a acheté Alcan en 2007 et elle est liée par une entente de continuité, c’est-à-dire qu’elle s’est engagée à respecter les engagements qu’Alcan avait pris envers le gouvernement québécois avant elle. ↩︎
  9. Cependant, la compagnie s’était engagée à augmenter sa capacité de production d’aluminium de 450 000 tonnes et à créer 740 emplois à Arvida, ce qui est loin d’être le cas. ↩︎
  10. Jacques Dubuc et Myriam Potvin, L’exploitation de notre eau par Rio Tinto, Quel avenir pour le Québec ? Montréal, Somme toute, 2025. ↩︎
  11. François Normand, « PL69 : Rio Tinto Alcan a failli perdre le droit de vendre son électricité à des entreprises », Les Affaires, 5 juin 2025. ↩︎
  12. Le tarif résidentiel se situe entre 4,774 et 8,699 cents le kWh selon la consommation l’hiver, et entre 6,905 et 10,652 cents le kWh l’été. ↩︎
  13. Assemblée nationale du Québec. Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives. ↩︎
  14. Thomas Gerbet, « Rio Tinto prépare un gros projet d’éoliennes sans Hydro-Québec », Radio-Canada, 16 janvier 2024. ↩︎
  15. Voir le film Le combat d’Onésime Tremblay, op. cit. ↩︎
  16. Ulysse Bergeron, « Rio Tinto, géant des mines… et des infractions », dossier de La Presse, 15 février 2025. ↩︎
  17. Myriam Gauthier, « Rio Tinto abandonne l’idée d’un site de résidus de bauxite dans le boisé panoramique », Radio-Canada, 23 janvier 2025. ↩︎
  18. Martine Ouellet, « Rio Tinto Alcan et la CAQ : ça suffit de rire de nous ! », Journal de Montréal, 3 juin 2023. ↩︎
  19. Ibid. ↩︎
  20. Francis Vailles, « Le Québec, paradis fiscal des alumineries»La Presse, 12 décembre 2022.  ↩︎
  21. Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, Lettre au premier ministre M. François Legault, au sujet de l’annonce de la construction de 96 cuves AP-60 à Arvida, 3 août 2023, et Pascal Girard, « Les syndiqués retraités de Rio Tinto demandent l’intervention de François Legault », Radio-Canada, 8 août 2023. ↩︎
  22. Dubuc et Potvin, 2025, op. cit. ↩︎
  23. Solveig Beaupuy, « Rio Tinto, l’exemple parfait d’engagements non respectés ». Le Quotidien, 25 mai 2025.  ↩︎
  24. Climat Québec, Colloque : bilan 100 ans RTA, 5 vidéos. ↩︎
  25. Jonathan Hudon, « La mémoire d’un bâtisseur honorée », Le Quotidien, 25 juin 2018.  ↩︎

Indépendance du Québec : enjeux et stratégies pour 2026

Les prochaines élections générales auront lieu le 5 octobre 2026. Le projet d’indépendance du Québec revient peu à peu dans l’actualité. Les sondages nous indiquent que les jeunes de 18-25 ans adhèrent de plus en plus au projet. Le Parti Québécois est en avance dans les sondages et il promet, s’il est élu, de tenir un référendum au cours de son mandat.

Alex Valiquette et Camille Goyette-Gingras des OUI-Québec. Photo: Alice-Rose Maltais-Roussy

Les provincialistes, le Parti libéral du Québec en tête, fourbissent déjà leurs armes. Ils agiteront sans doute l’épouvantail du référendum au point où, il n’est pas impossible que celui-ci soit remis aux calendes grecques par le PQ au profit du « bon gouvernement ». On a déjà joué dans ce film-là. Même dans le cas où le PQ tiendrait un référendum, encore faudrait-il le gagner, car le contraire serait une véritable catastrophe.  

Dans un an, bien des choses peuvent encore arriver. Les appuis aux forces en présence pourraient être plus serrés qu’ils ne le sont aujourd’hui.

Nous n’avons pas le droit d’échouer à nouveau

En plus du PQ, il existe deux autres partis indépendantistes, soit Québec solidaire et Climat Québec. Outre leur programme, chacun a sa stratégie d’accession à l’indépendance. Et surtout, n’oublions pas qu’il y a davantage d’indépendantistes en dehors des partis politiques qu’en leur sein. Cela en fait du monde à faire converger si l’on veut éventuellement convaincre une majorité d’électrices et d’électeurs de faire du Québec un pays.

Si chaque parti a sa raison d’être en matière de programme, aucun d’eux ne pourra réaliser son projet de société sans faire l’indépendance. Et aucun d’eux ne pourra réaliser l’indépendance à lui seul non plus. Pourtant, sur le projet de pays, l’intérêt supérieur de la nation exigerait d’eux qu’ils recherchent une stratégie commune d’accession à l’indépendance. Chacun se comporte pourtant comme s’il était le seul à porter le projet et à pouvoir le réaliser. Comme si le projet de pays se réduisait à son projet de société à lui. N’est-ce pas une forme d’appropriation ? On oublie que, si l’on fonde un pays, ce sera un pays pour tout le monde. L’enjeu est pourtant non pas de rassembler seulement les partis indépendantistes, ni même également les indépendantistes orphelin.es de partis, mais surtout de rassembler le plus grand nombre de Québécoises et de Québécois.

Comment faire pour ne pas compromettre le projet de pays, alors que deux tentatives ont déjà échoué lors des référendums de 1980 et 1995 ? Ces échecs ont laissé un traumatisme qui a toujours son impact aujourd’hui. Plusieurs indépendantistes ont jeté l’éponge ou se sont recyclés dans des formations fédéralistes ou autonomistes. Un bon nombre de sceptiques aimeraient espérer à nouveau, mais seul un scénario gagnant les mobilisera. La jeunesse, elle, qui n’a pas été contaminée par les échecs du passé, voit la nécessité de reprendre le flambeau. Car, comme le disait Gaston Miron : « L’indépendance, tant qu’elle n’est pas faite, elle reste à faire ».

Reconnaissons que de voir les partis indépendantistes entrer en campagne électorale en rangs dispersés, avec des stratégies différentes, avec une population qui est pour le moins craintive, sinon cynique, et face au bloc des partis provincialistes, ce n’est pas très inspirant, encore moins prometteur.

Une formule gagnante, pour faire changement

Pour rassembler une majorité de Québécoises et de Québécois autour du projet de pays, il est nécessaire de rassembler les indépendantistes au départ.  Cela pourrait être rendu possible si l’on faisait converger les partis indépendantistes vers une feuille de route commune, sur la question du projet de pays, sans renoncer pour autant à leur existence ni à leur programme. Par exemple pourquoi, tout en faisant campagne chacun sur sa plateforme, les partis ne s’entendraient-ils pas sur une stratégie commune d’accession à l’indépendance[1] ? Que ce soit la convocation d’une assemblée constituante, que ce soit une déclaration d’indépendance à l’Assemblée nationale, ou encore que ce soit un référendum à la suite d’une vaste mobilisation. Chaque parti indépendantiste pourrait, pendant la campagne électorale, défendre sa propre plateforme, ainsi que la stratégie commune d’accession à l’indépendance. Comme la plupart des partis l’ont fait en 2018 à propos de la réforme du mode de scrutin[2]. Une fois élue, une majorité de député.es indépendantistes, tous partis confondus, représentant idéalement une majorité du suffrage, serait légitimée de procéder à la mise en œuvre de cette stratégie convenue préalablement, et défendue en campagne électorale. Cette approche aurait l’avantage d’unifier d’une certaine façon tous les indépendantistes par-delà les partis, autour de la même stratégie d’accession au pays, et, par ricochet, de susciter l’intérêt de l’ensemble de la population et potentiellement l’adhésion du plus grand nombre. Idéalement, les partis indépendantistes pourraient, dans certaines circonscriptions, se concerter pour permettre la victoire d’une candidature souverainiste qui autrement serait impossible. 

Un espoir en la pression citoyenne 

Le projet de pays n’appartient à aucun parti politique. Il appartient à la nation tout entière. N’oublions pas non plus qu’il y a 11 autres nations au Québec qui aspirent à leur souveraineté et que celle-ci est appelée à être partagée. 

La montée de l’indépendantisme chez les jeunes est un mouvement non partisan. Les Organisations unies pour l’indépendance (OUI), qui est associée à ce phénomène, sont un mouvement non partisan. La montée de l’indépendantisme non partisan permet d’espérer qu’une stratégie gagnante puisse enfin émerger.

Les partis indépendantistes ont jusqu’ici failli à leur responsabilité historique devant l’intérêt supérieur de la nation. Ils peuvent encore se ressaisir, mais ils ne le feront pas sans l’influence suffisante d’un mouvement citoyen non partisan. Sur le projet de pays, l’heure n’est pas à la division qui risquerait, soit de laisser le projet d’indépendance dans les limbes, ou encore de le conduire à l’abattoir, une fois de plus. 

Redonnons de l’espoir aux Québécoises et aux Québécois. Soutenons les OUI Québec, ce mouvement citoyen non partisan, rejoignons les jeunes indépendantistes en éveil, secouons les puces des partis souverainistes, de l’intérieur comme de l’extérieur, afin qu’ils s’élèvent au-dessus de leurs intérêts particuliers, et qu’ils se rappellent que, sans le pays du Québec, leur programme est impossible, et que sans un minimum de convergence avec les autres partis indépendantistes et avec les Premières Nations et les Inuits, il n’y aura pas de pays du Québec.

Pierre Dostie.


[1] Rappelons-nous que qu’une feuille de route commune entre le PQ, QS, Option nationale et le Bloc Québécois a presque abouti en 2017, sous l’impulsion des OUI Québec. Cette entente a malheureusement échoué, QS ayant mal géré celle-ci devant ses instances et cherché à obtenir en vain un délai des partenaires, et le chef du PQ de l’époque, ayant proposé à QS une coalition électorale pour 2018 qui excluait l’accession à l’indépendance. Il est temps de cesser de se blâmer mutuellement pour son échec et de revenir à la table.

[2] Bien que le gouvernement de la CAQ n’y ait pas donné suite, le PQ, QS, le Parti Vert, Option nationale et la CAQ avaient appuyé un projet commun de réforme du mode de scrutin. 

Qui parlera pour le Québec dans la « réponse canadienne » à Trump ?

Le 28 avril 2025, les Canadiens sont appelés à « élire » leur gouvernement dans un pays dont le chef d’État est le roi d’un pays étranger, où le mode de scrutin donne une majorité de députés au parti pour lequel une majorité d’électeurs n’a pas voté, où les Premières Nations et les Inuits sont privés de leur autodétermination, et où la nation québécoise est noyée dans une mosaïque qui non seulement dilue, mais instrumentalise sa différence linguistique et culturelle, tout en assistant à sa lente agonie. Un pays maintenant agressé par un dictateur fasciste qui le menace d’annexion. Le tout sur une terre dont le processus d’autodestruction s’accélère dans l’indifférence des milliardaires occupés à préparer leur cache ou leur voyage vers Mars, où la classe moyenne s’appauvrit, et où les jeunes n’ont plus d’espoir. Devant un aussi désolant tableau, que nous proposent les partis en place, qui sont susceptibles de nous désigner un Premier ministre ? Et quel résultat sortira de cet exercice pour le moins perverti ? Les chefs Poilièvre et Carney, ainsi que les commentateurs de cette joute embrouillée, ont réussi à nous imposer leur question de l’urne, à savoir lequel des deux chefs conservateurs serait le mieux placé pour faire face à l’adversité.

Depuis quand, le chef de l’État pétrolier canadien, qui envisage de passer des oléoducs à travers nos terres, nos lacs et nos rivières, pour accélérer la crise climatique — en nous faisant croire que c’est pour la combattre — depuis quand un Premier ministre canadien, ose-t-il prétendre parler pour le Québec, alors qu’il promet de combattre les lois adoptées par l’Assemblée nationale du Québec, et qu’il promet des programmes qui empièteront sur les juridictions des provinces, ou ce qu’il en reste ? 

Si tant est que l’exercice en vaille encore la peine, si tant est que mon vote veuille encore dire quelque chose, c’est au Bloc Québécois que je confie le mandat de représenter et de défendre fièrement la nation québécoise, en solidarité avec les Premières Nations et les Inuits. Quel que soit le parti qui formera le prochain gouvernement, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, et fût-ce dans un front uni face à l’agression étrangère, nous avons besoin d’une voix pour le Québec. C’est le minimum dans les circonstances.

Dans Chicoutimi—Le Fjord, le député sortant est conservateur. La confusion est telle que certains électeurs qui ne peuvent sentir Poilièvre sont prêts à voter pour lui, ce qui équivaut à donner une chance à Poilièvre d’être Premier ministre. D’autres, qui veulent élire le chef libéral, oublient qu’on ne vote jamais pour élire un Premier ministre, mais bien d’abord pour un candidat local, qui se trouve à être associé à un chef. Tout bien considéré, dans ma circonscription, la meilleure personne pour nous représenter est Marc St-Hilaire, du Bloc Québécois. Son engagement pour notre région et son intégrité n’ont jamais fait défaut, que ce soit à titre d’éditorialiste ou de directeur dans le monde médiatique. Il a mené une campagne à faire rougir les vieux routiers de la politique. Et le parti qui est le mieux placé pour représenter et défendre les intérêts du Québec est le Bloc Québécois. Le Bloc a fait ses preuves pour défendre notre langue, notre culture, notre économie, nos régions, et notre droit d’exister comme peuple.

Pierre Dostie, le 23 avril 2025

Québec Solidaire survivra-t-il au départ de Gabriel Nadeau-Dubois ?

Photo Instagram de GND
Instagram de GND

C’est la question que m’a posé l’animateur de l’émission « C’est jamais pareil » le 21 mars 2025. Il faut reconnaître que ce n’est pas facile pour un parti de gauche qui veut transformer la société en profondeur d’évoluer dans un environnement qui vire à droite, voire qui se fascise, si l’on pense à nos voisins du sud. L’électoralisme peut nous conduire à vouloir nous faire élire le plus rapidement possible — et ensuite nous faire réélire — en délaissant l’extraordinaire chantier d’éducation populaire si nécessaire à la désintoxication des mentalités et des croyances générées par le capitalisme sauvage qui conduit actuellement l’humanité a sa perte. On ne peut pas simplement faire la transition énergétique en poursuivant notre course folle de la croissance infinie. C’est une véritable révolution écologique qu’il nous faut. Et cela implique de devoir faire de la politique autrement avec ça, au sein d’un écosystème politico-médiatique lui aussi toxique jusqu’à un certain point. Feu Michel Chartrand disait que la révolution la plus longue et la plus difficile est celle des mentalités. S’il veut survivre comme parti progressiste, QS va devoir prendre le temps et réfléchir à non pas diluer ou recentrer son programme, mais à une stratégie de prise du pouvoir basée non pas seulement sur les élections, mais d’abord sur le conscientisation et la mobilisation de la population. Pour écouter l’entrevue:

Vivre au masculin à l’ère du trumpisme

Pierre Dostie

Aussi longtemps que je me souvienne, je n’étais pas très inspiré par les rôles sociaux stéréotypés dévolus aux hommes et aux femmes. Mon père était le seul pourvoyeur d’une famille de huit et il se tuait à petit feu à faire du temps supplémentaire dans une mine d’amiante. Je me disais que ce devait être lourd sur ses épaules, la survie de la famille. Ma mère ne travaillait pas, elle avait trop d’ouvrage, comme disait Yvon Deschamps, avec la marmaille à s’occuper, à éduquer, la bouffe à préparer et la maison à tenir. J’avoue qu’à l’adolescence, je n’aspirais à ni l’une ni l’autre de ces conditions.

Je suis né en 1955. C’étaient les conditions sociales de l’époque. Mes sœurs et moi avons néanmoins été élevés dans des valeurs familiales de justice et d’égalité. Étant le seul garçon, j’ai bénéficié de certains privilèges dont celui d’avoir ma chambre à moi alors que mes sœurs devaient partager la leur. Aîné de la famille, j’ai appris à faire les tâches ménagères et à prendre soin des jeunes enfants. Je n’ai jamais eu l’impression de perdre une partie de ma masculinité pour autant.

À l’école, dans les années 1960-70, les gars étaient rudes entre eux, en compétition. Souvent violents et humiliants avec les plus faibles d’entre nous, et avec les filles. J’ai développé mon humour pour m’éviter les foudres des plus baveux, mais je regrette mon silence devant la violence gratuite ou les injustices qu’ils ont pu faire subir à certains, avec ma complicité active ou passive.

Si la vie de mâle dominant paraissait remplie de privilèges, en réalité, je crois qu’elle ne faisait pas l’envie de la majorité de mes amis.

Il faut reconnaître que le mouvement féministe a grandement contribué à l’avancement des femmes et des hommes, ainsi qu’au bien-être des enfants. Nos parents ont évolué avec la société. Malgré leurs moyens limités, ils ont encouragé mes sœurs à prendre la place qui leur revient dans la société.

S’adapter à l’autre, puis changer pour son bien-être

J’ai été politisé très jeune à la question nationale québécoise et à l’exploitation des travailleurs. Je n’étais pourtant pas tellement conscient des inégalités entre les hommes et les femmes. C’est lorsque j’ai milité dans le mouvement étudiant et plus tard dans les mouvements sociaux (syndicaux et populaires) que j’ai pris brusquement conscience du statut d’infériorité des femmes et du rapport de domination qu’elles vivent. Au plus fort du mouvement féministe des années 1970-80, mon style de militantisme guerrier en a pris un sérieux coup, fort heureusement. À travers les nombreuses assemblées, réunions, événements, nos consœurs nous ont douloureusement confrontés à nos attitudes qui contribuaient à les intimider, les inférioriser, les effacer. Le plus souvent inconsciemment, il faut le dire conditionnés à nos rôles appris. À la différence que les femmes, elles, en avaient pris conscience et ne l’acceptaient plus. Mais nous, les gars, on s’est ajusté peu à peu, sans véritablement nous questionner sur les méfaits des stéréotypes masculins sur nous-mêmes. Et pourtant, ces méfaits sont nombreux aux plans du social, du développement personnel et de la santé.

C’est plutôt par un choix volontariste que je me suis engagé au début dans la recherche de rapports égalitaires avec les femmes. Avec le désir tout aussi réel que maladroit d’établir des rapports respectueux et harmonieux avec les femmes. Un peu aussi pour sauver ma peau au début. De la même façon que mon sens de l’humour m’avait été utile devant la violence des mâles dominants de l’école, paraître comme un « homme rose » selon l’expression de l’époque me plaça pour un temps à l’abri de certaines critiques. Mais tôt ou tard, on a rendez-vous avec soi-même. Aujourd’hui je vois cela plutôt comme une étape dans mon cheminement.

L’intervention auprès des hommes et ses limites

En 1982 j’entrai au CLSC comme intervenant social. Tout au long de ma carrière de presque 35 ans, j’ai eu le privilège d’intervenir principalement auprès des hommes, vivant toutes sortes de difficultés : séparation, dépendance, violence, déficience physique, etc. Au début de ma carrière, la crise de la trentaine me conduisit à joindre un groupe d’hommes, ce qui allait devenir éventuellement le Réseau Hommes Québec animé par Guy Corneau à ses débuts. De plus, avec un collectif, nous avons travaillé à la mise sur pied du centre l’Auton’hommie de Québec. À cette époque, je me considérais moi-même comme un homme en recherche d’équilibre et de repères pour cheminer dans son développement, autant que comme un intervenant. De toute façon, j’étais en début de carrière et j’avais, malgré mes prétentions, tout à apprendre, tant dans ma vie personnelle que professionnelle. Heureusement, j’ai participé à ces collectifs pendant plusieurs années et je reconnais aujourd’hui que ce fut pour mon plus grand bien.

Je me souviens aussi des cours prénataux auxquels j’ai participé avec ma conjointe de l’époque. On faisait faire les mêmes exercices aux futurs papas qu’aux futures mères, pour le bassin, pour le périnée, la respiration, etc. Question de partager le vécu et de bien accompagner le moment venu. Ce n’est que plus tard que l’on se préoccupa graduellement du vécu des pères, en favorisant des échanges sur leurs appréhensions devant la paternité qui approchait. Quelle surprise d’apprendre que les gars craignaient de ne pas avoir les compétences pour prendre soin des enfants, que leur incompétence était socialement présumée, et que la compétence présumée des femmes à cet effet était bien souvent surfaite.

L’intervention auprès des hommes était surtout le fait de femmes, bien intentionnées, mais souvent à partir des préoccupations et besoins de celles-ci, et non pas à partir du vécu des hommes. Les chercheurs de l’époque ont constaté combien « la demande d’aide des hommes » était ignorée et combien l’ « offre » de services les rejoignait bien peu.

À travers l’intervention offerte aux hommes, on leur venait en aide bien indirectement, et pas tellement par et pour les hommes, ni dans une perspective de réappropriation d’une saine masculinité.

Changement de paradigme

Vers 1985, nous nous sommes séparés, la mère de mes trois enfants et moi. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que la féministe que j’avais côtoyée, refusait, ne serait-ce que d’envisager le partage de la garde des enfants. J’ai dû me limiter aux droits de sortie pendant la première année tout en dénonçant l’injustice qui m’était faite. J’ai découvert que j’avais aussi des gains comme homme et père à obtenir dans la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais paradoxalement, c’est en prenant le temps d’échanger avec la mère de mes enfants sur ce qui la motivait à refuser le partage de la garde que j’ai compris que ce n’était pas relié à mon incompétence présumée, ni à son égoïsme, mais bien à la pression sociale qu’elle ressentait fortement, y compris dans sa famille, à l’effet qu’ « une mère n’abandonne pas ses enfants », même la moitié du temps. J’ai fait alors une énorme prise de conscience de la puissance des conditionnements sociaux et de leurs injonctions. J’ai commencé à percevoir la lutte pour l’égalité des genres non plus comme une « guerre des sexes », mais comme une alliance pour lutter ensemble contre l’inégalité, et pour des rapports respectueux et harmonieux. Comprendre les sentiments et la motivation de l’autre derrière ses actions, et trouver un espace d’humanité partagée nous a conduits, dans notre cas, à une garde mieux partagée. Sans trop en être conscient à ce moment-là, je me rends compte aujourd’hui que s’il avait été nécessaire de défendre mon droit à la garde partagée, à un certain moment j’ai déposé mon armure de guerrier pendant que mon ex-conjointe surmontait ses injonctions, et nous avons finalement gagné une bataille ensemble, dans le meilleur intérêt de notre famille.

Une saine masculinité en émergence

Dans ma carrière de travailleur social, j’ai rencontré des centaines d’hommes. De tous les styles. J’ai pu sentir, par-delà leur apparence et leur façon de s’exprimer, leur désarroi, leur peine, leur colère, et le désir de grandir, de sortir du moule qui les asphyxie. Et sans compter l’absence ou la rareté des modèles inspirants pour ce faire. J’en ai vu des hommes non pas seulement changer, mais se transformer véritablement. Avec ou sans aide professionnelle. J’ai vu aussi arriver de nouvelles générations de jeunes hommes qui acceptent normalement de composer avec les femmes d’égal à égal, et de s’impliquer avec les enfants à leur façon. Sans trop d’idées préconçues.

En quarante ans, nous avons fait bien des progrès au niveau des droits des femmes, mais elles font encore face à de nombreux obstacles à leur égalité économique, politique et sociale, et à leur sécurité. On est loin de l’ère post-féministe. Ce qui a changé aussi, c’est la reconnaissance de la diversité de genre et de la diversité dans tous les domaines de la société. Certaines représentations de cette diversité peuvent sembler agaçantes pour plusieurs, mais il demeure que la diversité et la liberté de choix et d’expression sont un bienfait pour notre société et pour chacun et chacune de nous.

Le mouvement « Moi aussi » et le procès du violeur de Gisèle Pélicot en France nous ont rappelé qu’il existe encore une culture du viol qui se cache, même dans nos jokes plates, par exemple.

Chez les hommes, l’on retrouve aussi de plus en plus une diversité de styles et de modèles. On a longtemps valorisé la force chez les hommes et la vulnérabilité chez les femmes. L’on expérimente maintenant que ces deux valeurs sont importantes pour tous et toutes. Il y a toutes sortes d’arrangements en matière de relations amoureuses et de familles. On retrouve encore des couples dont le partage des tâches et responsabilités correspond aux modèles traditionnels. Ce qui compte à travers toute cette diversité, c’est la liberté et la possibilité économique et sociale réelle de faire des choix, et le consentement réellement éclairé. Ce n’est certes pas toujours le cas. Il est peut-être là le véritable problème pour un bon nombre.

Le ressac

Depuis quelque temps, les médias nous parlent de certains hommes qui sont même nostalgiques de l’époque du mâle dominant pourvoyeur et protecteur, et de la femme soumise. Un modèle qu’on aurait intérêt à rétablir au niveau de l’ensemble de la société, selon eux. Certains collectifs masculinistes entretiennent pour leur part une rancœur particulière envers les féministes. Ces phénomènes méritent qu’on s’y attarde. Et surtout, que des hommes en fassent une réflexion collective. Et, comme le disait Patrick Duquette dans les Coops d’information, celle-ci devrait commencer par les mots : « comment ça va ? ». La recherche des sentiments vécus et des motivations derrière ce mouvement me paraît essentielle pour le comprendre et y apporter une réponse.

Qui s’intéresse à l’éducation différenciée selon les genres, à la réussite scolaire des garçons qui tire de l’arrière ? Qui travaille à valoriser le rôle des hommes dans les soins à la petite enfance et l’enseignement primaire et secondaire ? À leur taux de suicide plus élevé, à leur plus courte espérance de vie, à leurs tentatives de suicide dissimulées derrière leur conduite dangereuse ? Est-ce que notre société porte autant d’attention à encourager les métiers non traditionnels chez les hommes que chez les femmes ?

Bien sûr que les lois doivent s’appliquer en matière de violence conjugale. Mais ne devrions-nous pas intervenir davantage en profondeur pour aider ces hommes à s’affranchir de cette dynamique d’agresseur, et surtout à la prévenir, autant qu’on le fait ou devrait le faire pour les victimes ?

Et tous ces problèmes des hommes ne sont-ils pas reliés au modèle de mâle dominant dont on est loin de s’être défait, et qui est encore loin d’être remplacé ? La soi-disant crise de la masculinité ne viendrait-elle pas du fait qu’on a seulement placé le mâle dominant dans la garde-robe en oubliant que c’est lui-même qui doit se transformer, en s’ajustant au début peut-être, mais en se réappropriant graduellement sa vie d’homme telle qu’il l’a peut-être toujours souhaitée au fond de lui ? Et, se pourrait-il que ce soit là une démarche collective à peine amorcée, aussi laborieuse que le fut jusqu’ici le féminisme pour les femmes, et qui est encore loin d’être terminée ?

L’intervention auprès des hommes a-t-elle évolué depuis 40 ans ? Est-ce qu’on y retrouve davantage d’hommes intervenants qu’avant ? Est-ce qu’on est plus attentif à la demande d’aide des hommes, à leur langage, à leur culture, et aux modalités d’intervention qui leur conviennent mieux ?

Le phénomène du retour au mâle dominant me fait penser au Make America Great Again (MAGA) et à l’élection de Trump. Il faut voir cela comme une sorte de ressac, un symptôme d’un mal systémique qu’il ne faut pas se limiter à juger de prime abord. Aux États-Unis, Bernie Sanders a dit que les électeurs ont voté pour Trump parce que les Démocrates ont laissé tomber la classe ouvrière et que Trump a su capter sa colère, même si ce n’est pas objectivement dans l’intérêt du peuple. Certains hommes voient dans le retour aux rôles traditionnels de domination un moyen de revenir à des valeurs perdues, ce qui n’est pas ici non plus dans l’intérêt de qui que ce soit.

Les hommes qui se mobilisent collectivement ne le font pas toujours pour leur bien-être et celui de la société. On le voit bien avec ces collectifs de « mâles alpha ». C’est pourquoi il est plus que le temps pour les hommes de bonne volonté de réfléchir collectivement sur ce qui leur arrive, et sur ce que signifie vivre au masculin aujourd’hui, et demain. Renoncer à dominer l’autre, les femmes en particulier, n’est en réalité qu’un premier pas. Un univers d’exploration et de découvertes de soi et des autres devient possible, mais cela ne va pas de soi. Le mouvement féministe est plus que jamais nécessaire pour l’avancement de l’ensemble de la société. Néanmoins, le bien-être des hommes dans une saine masculinité nécessite que ceux-ci dépassent le stade de la réaction ou de l’ajustement et qu’ils s’engagent dans une démarche personnelle et collective d’appropriation de leur identité et de leur rôle. Les gars, on a du pain sur la planche !

La culture de convergence dans le mouvement indépendantiste québécois : une vision pour l’avenir

Pierre Dostie

Nous voici à mi-chemin d’un second mandat de la CAQ et l’on entrevoit déjà que dans les mois, voire les semaines qui précèderont les élections générales d’octobre 2026, surgiront les propositions de dernière minute d’alliance ou de convergence des partis politiques indépendantistes.  S’il est vrai que sans convergence, l’indépendance a peu de chances de réussir, il reste qu’une feuille de route commune, cela se prépare de longue haleine. Et surtout, le climat doit être favorable. 

Or, à voir et entendre certains discours partisans, et certains commentaires dans les réseaux sur l’internet, ce n’est pas demain la veille que l’on va converger. Dans un tel contexte, il apparaît primordial d’insuffler au sein de l’ensemble du mouvement indépendantiste, une culture de convergence, même si l’objectif ultime nous semble lointain pour le moment.

Il n’est pas question ici de renoncer à nos projets de société et à nos partis respectifs. Ce n’est pas le moment non plus de faire des scénarios de répartition de circonscriptions en additionnant les votes potentiels sur la base des sondages. Ça part de plus loin que ça.

Libérer le projet d’indépendance de l’emprise des partis

Pour les membres du PQ, de QS, ou de Climat Québec, il faut bien reconnaître que nos projets de société sont impossibles à réaliser dans le cadre fédéral actuel, que l’indépendance en est une condition essentielle, et qu’aucun parti ne la réalisera à lui seul. Pour les indépendantistes qui ne sont pas membres d’un parti politique, qui sont plus nombreu.ses encore, les occasions sont rares de réfléchir à ce projet sans qu’il soit rattaché à une dimension partisane qui souvent les rebute. Pour les plus jeunes qui n’en ont jamais entendu parler, sauf peut-être vaguement dans un cours d’histoire s’ils en ont eu la chance, l’on ne voit pas le lien avec leurs préoccupations climatiques. Pour bien du monde, un certain traumatisme plus ou moins conscient a suivi les référendums de 1980 et de 1995.

Il faut se remettre à faire la pédagogie de l’indépendance. Lui renouveler son sens à la faveur de l’évolution de la conjoncture depuis trois décennies : l’urgence climatique a pris le devant de la scène, les Premières Nations et les Inuits sont dans un processus d’affirmation irréversible et le pluralisme politique fait en sorte qu’il y a au moins trois partis indépendantistes au Québec. Le projet de pays n’appartient à aucun parti politique. Il appartient aux peuples des 12 nations du Québec. Il est urgent de libérer le projet d’indépendance du Québec du carcan potentiellement mortifère des partis politiques.

L’indépendance comme priorité, la convergence comme état d’esprit

Les OUI Québec, un mouvement citoyen non partisan, sont un lieu de rencontre de tous-tes les indépendantistes, quelles que soient leurs allégeances, et de promotion du projet de pays. La jeune présidente Camille Goyette-Gingras explique, dans une entrevue donnée au collectif Génération OUI, sa vision de la convergence comme pratique politique : « c’est un état d’esprit dans sa pratique quotidienne, qui vise à développer un projet commun, l’indépendance comme enjeu prioritaire, dans une perspective de complémentarité où tout le monde est gagnant. » Les OUI Québec cherchent à développer la convergence dans la société civile (ex. non partisan) avant tout. 

Les membres des partis qui participent au OUI Québec échangent sur la pertinence et les avantages de l’indépendance en évitant les débats partisans. Si débat il y a, ce sera sur la stratégie d’accession à l’indépendance. Par exemple : un référendum, une élection référendaire, une assemblée constituante, une déclaration d’indépendance de l’Assemblée nationale, etc. L’enjeu de l’environnement est perçu comme pouvant motiver le choix de l’indépendance. La pratique de cette attitude convergente entre indépendantistes favorise la construction d’un rapport de force avec le fédéralisme centralisateur canadien. Pour Camille, « le mouvement indépendantiste est un réseau immense et diversifié qui pourrait faire de grandes choses. »

Le Bloc Québécois, qui veut rassembler tous les souverainistes au niveau fédéral et défendre les intérêts du Québec, est un lieu où il est également possible de faire régner l’esprit de la convergence.

L’obligation morale de converger

Le mouvement indépendantiste québécois est toujours divisé sur la stratégie d’accession à l’indépendance. Les partis actuels, centrés sur leurs intérêts particuliers, ont tendance à croire qu’ils ont la possibilité de prendre le pouvoir seul et de rallier les autres ensuite à leur stratégie. Cette approche est suicidaire. Si l’on veut maximiser les chances de réussites, il est préférable de s’entendre sur une feuille de route d’abord, de la proposer lors d’une campagne électorale, et de mettre en œuvre une fois élus. Imaginons trois partis indépendantistes qui s’entendent sur une action à poser une fois élus, qui font campagne sur leur plateforme respective, mais aussi sur ce point en commun, qui recueillent une majorité de député-es et à fortiori une majorité absolue au suffrage universel. Ces partis auraient toute la légitimité requise pour aller de l’avant. 

Le contexte de la lutte électorale place les partis indépendantistes dans une position d’adversaires et les débats sont inévitables. Il y a quand même la manière comme on dit et de toute façon les coups bas ne sont pas acceptables : les attaques personnelles, les procès d’intention, les intrigues, les accusations, la démagogie, etc. Est-il besoin de rappeler combien la population se désole de voir les indépendantistes se taper dessus. Les provincialistes, pour leur part, en raffolent.

Les différents partis ont leur raison d’être compte tenu de leurs différences idéologiques et politiques, mais concernant le projet de pays, ils devraient se faire une obligation morale, au nom de l’intérêt supérieur de la nation, de collaborer dans la promotion de l’indépendance, et de rechercher des voies de passage vers sa réalisation. La même obligation morale devrait porter les partis politiques indépendantistes à considérer les aspirations des peuples autochtones, qui ont autant, sinon davantage, soif de souveraineté, et qui n’accepteront pas de passer d’un colonisateur à un autre.

Puisque le projet de pays n’appartient pas aux partis, mais bien au peuple, à lui de s’en emparer et de leur montrer la voie à suivre. Seul un mouvement citoyen fort et non partisan réussira à ancrer le projet de pays dans le cœur des gens, et à encadrer les partis vers une feuille de route commune.

Les OUI Québec sont un lieu par excellence pour favoriser ce double objectif : faire la promotion du projet de pays auprès de la population en général et tracer la voie vers de possibles avenues d’un Québec indépendant. 

Pour gouverner autrement, il faut agir autrement et construire l’unité !

Amir Khadir, Carol-Ann Kack, Marie-Ève Mathieu, François Saillant, Amira Bouacida, Karine Cliche, Pierre Mouterde, Solène Tanguay, Pierre Dostie et Roger Raschi

Dans le Devoir du 2024-05-23

Les auteurs sont des militantes et militants de Québec solidaire (QS). Ils cosignent ce texte avec l’appui d’autres militants.*

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Nous sommes des militantes et militants de Québec solidaire (QS) et avons suivi avec inquiétude le déroulement de la crise que traverse actuellement le parti, plus particulièrement depuis le départ d’Émilise Lessard-Therrien. Nous savons que les décisions du Conseil national de QS de cette fin de semaine auront une incidence décisive sur l’avenir de notre parti.

La plupart d’entre nous sont impliqués depuis longtemps dans des tâches organisationnelles ou de direction du parti. D’autres ont été membres fondateurs ou fondatrices d’Option citoyenne, de l’Union des forces progressistes, puis de QS, ou encore sont de jeunes militants, féministes, écologistes, étudiants, mobilisés par les volontés affirmées de changement social portées par QS. Quelques députés et quelques membres du Comité de coordination nationale ont accueilli notre démarche avec intérêt et ouverture.

Nous nous retrouvons dans la déclaration « S’unir pour gouverner autrement », signée par plus de 200 membres du parti, qui insiste sur la nécessité de préserver notre unité et de renouveler notre ancrage dans les mouvements sociaux depuis une perspective féministe et démocratique. Comme la Commission nationale des femmes de QS, nous croyons qu’une « meilleure écoute des voix des militantes et militants, et en particulier des femmes, est indispensable pour sortir de cette crise et retrouver le cap des valeurs fondatrices ­[…] du parti ».

Certaines des critiques sur la trop grande centralisation des décisions semblent avoir été entendues. Mais lors du prochain Conseil national, il reste nécessaire de trouver « une voie de passage » pour surmonter d’autres dimensions de la crise. C’est dans cet esprit que nous appelons les délégués à considérer les propositions d’action suivantes :

1. Lors du prochain Conseil national : replacer la Déclaration de Saguenay dans son juste contexte. Tout en reconnaissant l’importance de la tournée régionale lancée par QS ainsi que le travail mené pour prendre en compte les régions, nous pensons qu’il faut resituer la Déclaration de Saguenay dans son contexte. Ce texte n’est que « la synthèse politique de la tournée des régions ». Il ne peut donc être ni « le socle » ni l’amorce d’un nouveau programme de QS. Dans une lettre aux membres des associations, la présidente de QS, Roxane Milot, a rappelé à juste titre que « ce texte ne vient nullement remettre en question les autres positions du parti ». Nous proposons aux délégués qui se réuniront lors du prochain Conseil national :

a) de s’assurer que le parti souligne publiquement le fait que la Déclaration de Saguenay n’a pas pour fonction de servir de point de départ à un nouveau programme pour QS ;

b) de prendre en compte, dans le plus large esprit démocratique possible, les changements proposés par les associations pour bonifier cette déclaration.

2. Au cours des prochains mois : favoriser une large discussion sur le programme. La proposition du Comité de coordination nationale reprise par Gabriel Nadeau-Dubois de réécrire le programme, et de le faire dans un temps extrêmement court, nous paraît contre-productive. C’était la force de QS et le gage d’une démarche démocratique : avoir bâti son programme politique pas à pas, en prenant le temps de réfléchir à chacune de ses dimensions.

Il est normal qu’à l’aune des transformations de la société québécoise, notre programme ait besoin d’être actualisé. Mais plutôt que de vouloir le « tabletter », sans en avoir fait le bilan, il pourrait être plus judicieux de mettre simplement à jour certains de ses passages.

Par ailleurs, vouloir effacer le patient travail collectif s’échelonnant sur 15 ans pour réécrire le programme à partir de zéro et le faire adopter en quelques mois alors que le parti est secoué par une crise interne va à l’encontre de ce qui donne à QS sa solidité et sa force : un pluralisme de gauche faisant place à la convergence des courants qui existent en son sein.

C’est la raison pour laquelle nous proposons dans l’immédiat au Conseil national de mai :

a) d’adopter une approche qui permette l’actualisation ciblée du programme de Québec solidaire ;

b) d’adopter un échéancier revu dans le temps et des mécanismes démocratiques permettant un débat mené en profondeur ainsi qu’une implication des instances de base du parti.

3. Ouvrir le débat sur la stratégie. Comme il était souhaité, la question du départ d’Émilise Lessard-Therrien a été mise à l’ordre du jour remanié du prochain Conseil national. Toutefois, le débat sur la stratégie, demandé par tant d’intervenants, brille par son absence.

Pourtant, les récentes déclarations du co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois sous-entendent une stratégie bien arrêtée concernant la prise du pouvoir. Au vu des réactions qu’elles ont suscitées, un large débat devient nécessaire. C’est de cette stratégie collectivement décidée que doit découler la mise à jour de notre programme, de notre plateforme électorale, de nos statuts, etc.

Certes, il ne s’agit pas de régler cette question au prochain Conseil national, mais d’amorcer le débat et, sur la base d’une approche pleinement démocratique et orientée par des principes féministes, d’en baliser les contours.

Pour ce faire, nous proposons que QS mette en place « des espaces de délibérations démocratiques ad hoc » permettant que ce débat soit mené en profondeur et débouche sur une série d’orientations stratégiques qui pourraient être discutées et votées à son congrès de l’automne 2024. Dans la mesure où une révision des statuts y a été programmée, nous pensons nécessaire de faire précéder ce congrès d’événements et d’espaces délibératifs où il serait possible de discuter plus librement de la question stratégique. On pourrait penser à la mise sur pied « d’une école ou université d’été » permettant de lancer le débat.

On pourrait aussi organiser « une conférence nationale ouverte » (comme on l’a fait dans le passé à propos de la question nationale) qui permettrait de mettre en débat les principales thèses en présence. Dans tous les cas, il s’agira de chercher l’apport des sympathisants ainsi que des divers mouvements sociaux qui partagent nos aspirations.

C’est à ce prix que nous pourrons rester un parti de gauche pluraliste et, doté d’une stratégie clarifiée, réaliser notre objectif commun : être ce parti de gouvernement ET de transformation sociale dont le Québec a tant besoin pour faire face aux défis de notre temps.

* La liste complète des signataires est ici.

Prendre le pouvoir

Photo de Clu00e9ment Proust sur Pexels.com

Devant notre impatience à changer la société, existe-t-il un raccourci vers le pouvoir ? Être élu suffit-il pour prendre le pouvoir ? Quel est le rapport entre un Parti de gauche et les mouvements sociaux et leurs luttes ? Comment résoudre le dilemme entre gagner les élections » et « gagner le coeur du peuple afin qu’il exerce son pouvoir » ? Il n’y a pas de réponse facile à ces questions qu’il faut en tout cas poser de la bonne façon. Voir l’entrevue donnée à la radio Ici-Première du Saguenay–Lac-Saint-Jean le 21 mai 2024.

Voir aussi l’article « Face aux enjeux du pouvoir, les défis d’un parti progressiste émergent en phase avec les luttes des mouvements sociaux », produit au moment de la fondation de QS en 2006.