Amir Khadir, Carol-Ann Kack, Marie-Ève Mathieu, François Saillant, Amira Bouacida, Karine Cliche, Pierre Mouterde, Solène Tanguay, Pierre Dostie et Roger Raschi
Dans le Devoir du 2024-05-23
Les auteurs sont des militantes et militants de Québec solidaire (QS). Ils cosignent ce texte avec l’appui d’autres militants.*

Nous sommes des militantes et militants de Québec solidaire (QS) et avons suivi avec inquiétude le déroulement de la crise que traverse actuellement le parti, plus particulièrement depuis le départ d’Émilise Lessard-Therrien. Nous savons que les décisions du Conseil national de QS de cette fin de semaine auront une incidence décisive sur l’avenir de notre parti.
La plupart d’entre nous sont impliqués depuis longtemps dans des tâches organisationnelles ou de direction du parti. D’autres ont été membres fondateurs ou fondatrices d’Option citoyenne, de l’Union des forces progressistes, puis de QS, ou encore sont de jeunes militants, féministes, écologistes, étudiants, mobilisés par les volontés affirmées de changement social portées par QS. Quelques députés et quelques membres du Comité de coordination nationale ont accueilli notre démarche avec intérêt et ouverture.
Nous nous retrouvons dans la déclaration « S’unir pour gouverner autrement », signée par plus de 200 membres du parti, qui insiste sur la nécessité de préserver notre unité et de renouveler notre ancrage dans les mouvements sociaux depuis une perspective féministe et démocratique. Comme la Commission nationale des femmes de QS, nous croyons qu’une « meilleure écoute des voix des militantes et militants, et en particulier des femmes, est indispensable pour sortir de cette crise et retrouver le cap des valeurs fondatrices […] du parti ».
Certaines des critiques sur la trop grande centralisation des décisions semblent avoir été entendues. Mais lors du prochain Conseil national, il reste nécessaire de trouver « une voie de passage » pour surmonter d’autres dimensions de la crise. C’est dans cet esprit que nous appelons les délégués à considérer les propositions d’action suivantes :
1. Lors du prochain Conseil national : replacer la Déclaration de Saguenay dans son juste contexte. Tout en reconnaissant l’importance de la tournée régionale lancée par QS ainsi que le travail mené pour prendre en compte les régions, nous pensons qu’il faut resituer la Déclaration de Saguenay dans son contexte. Ce texte n’est que « la synthèse politique de la tournée des régions ». Il ne peut donc être ni « le socle » ni l’amorce d’un nouveau programme de QS. Dans une lettre aux membres des associations, la présidente de QS, Roxane Milot, a rappelé à juste titre que « ce texte ne vient nullement remettre en question les autres positions du parti ». Nous proposons aux délégués qui se réuniront lors du prochain Conseil national :
a) de s’assurer que le parti souligne publiquement le fait que la Déclaration de Saguenay n’a pas pour fonction de servir de point de départ à un nouveau programme pour QS ;
b) de prendre en compte, dans le plus large esprit démocratique possible, les changements proposés par les associations pour bonifier cette déclaration.
2. Au cours des prochains mois : favoriser une large discussion sur le programme. La proposition du Comité de coordination nationale reprise par Gabriel Nadeau-Dubois de réécrire le programme, et de le faire dans un temps extrêmement court, nous paraît contre-productive. C’était la force de QS et le gage d’une démarche démocratique : avoir bâti son programme politique pas à pas, en prenant le temps de réfléchir à chacune de ses dimensions.
Il est normal qu’à l’aune des transformations de la société québécoise, notre programme ait besoin d’être actualisé. Mais plutôt que de vouloir le « tabletter », sans en avoir fait le bilan, il pourrait être plus judicieux de mettre simplement à jour certains de ses passages.
Par ailleurs, vouloir effacer le patient travail collectif s’échelonnant sur 15 ans pour réécrire le programme à partir de zéro et le faire adopter en quelques mois alors que le parti est secoué par une crise interne va à l’encontre de ce qui donne à QS sa solidité et sa force : un pluralisme de gauche faisant place à la convergence des courants qui existent en son sein.
C’est la raison pour laquelle nous proposons dans l’immédiat au Conseil national de mai :
a) d’adopter une approche qui permette l’actualisation ciblée du programme de Québec solidaire ;
b) d’adopter un échéancier revu dans le temps et des mécanismes démocratiques permettant un débat mené en profondeur ainsi qu’une implication des instances de base du parti.
3. Ouvrir le débat sur la stratégie. Comme il était souhaité, la question du départ d’Émilise Lessard-Therrien a été mise à l’ordre du jour remanié du prochain Conseil national. Toutefois, le débat sur la stratégie, demandé par tant d’intervenants, brille par son absence.
Pourtant, les récentes déclarations du co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois sous-entendent une stratégie bien arrêtée concernant la prise du pouvoir. Au vu des réactions qu’elles ont suscitées, un large débat devient nécessaire. C’est de cette stratégie collectivement décidée que doit découler la mise à jour de notre programme, de notre plateforme électorale, de nos statuts, etc.
Certes, il ne s’agit pas de régler cette question au prochain Conseil national, mais d’amorcer le débat et, sur la base d’une approche pleinement démocratique et orientée par des principes féministes, d’en baliser les contours.
Pour ce faire, nous proposons que QS mette en place « des espaces de délibérations démocratiques ad hoc » permettant que ce débat soit mené en profondeur et débouche sur une série d’orientations stratégiques qui pourraient être discutées et votées à son congrès de l’automne 2024. Dans la mesure où une révision des statuts y a été programmée, nous pensons nécessaire de faire précéder ce congrès d’événements et d’espaces délibératifs où il serait possible de discuter plus librement de la question stratégique. On pourrait penser à la mise sur pied « d’une école ou université d’été » permettant de lancer le débat.
On pourrait aussi organiser « une conférence nationale ouverte » (comme on l’a fait dans le passé à propos de la question nationale) qui permettrait de mettre en débat les principales thèses en présence. Dans tous les cas, il s’agira de chercher l’apport des sympathisants ainsi que des divers mouvements sociaux qui partagent nos aspirations.
C’est à ce prix que nous pourrons rester un parti de gauche pluraliste et, doté d’une stratégie clarifiée, réaliser notre objectif commun : être ce parti de gouvernement ET de transformation sociale dont le Québec a tant besoin pour faire face aux défis de notre temps.
* La liste complète des signataires est ici.