Pierre Dostie

Les classes dominantes, pour maintenir le capitalisme bien en place, ont besoin de contrôler les institutions dites démocratiques. Elles ont aussi besoin de mystifier la population sur cette démocratie elle-même, entretenant l’illusion que le peuple est au pouvoir de par le mode de représentation en place, qui garantit leur hégémonie. Le mythe ultime est enfin de faire croire que, malgré les inégalités, chacun.e a des chances égales de se développer, suffit d’y mettre du sien, et que les classes sociales et leurs intérêts antagoniques sont des fabulations entretenues par des gauchistes nostalgiques. La lutte des classes n’existe pas, c’est une invention de quelques illuminés, que l’on pourrait même accuser de complotistes.
À la limite, si nous désirons un changement social, nous militons pour une « transition » en douceur. Nous n’aimons pas la chicane.
Le discours militant est souvent qualifié de guerrier. L’on fait face à des menaces, l’on mène une lutte, une bataille, au moyen de stratégies et de tactiques, avec des gains ou des pertes, etc. C’est bien compréhensible car le militantisme fait le plus souvent une rencontre frontale avec le capitalisme et les classes dominantes.
Notre culture occidentale baigne dans l’idéalisme, où les vues de l’esprit dominent souvent la réalité matérielle. Même si le conflit est le moteur de l’histoire, nous nous sentons plus à l’aise du côté pacifique de la chose et c’est rassurant en apparence.
Certaines personnes vont même jusqu’à se sentir agacées lorsque le « discours guerrier » semble dominer la scène publique, comme c’est le cas actuellement dans la lutte contre la pandémie, où la population, limitée dans ses déplacements et ses droits fondamentaux, est contrainte à la discipline, « afin de vaincre la COVID-19 ». Il est évident que ce contexte peut fournir aux gouvernements l’opportunité d’abuser de leur pouvoir, ce que nous devons collectivement combattre. Je ne saurais dire si la lutte à la pandémie pourrait se faire en dehors du paradigme de la guerre. Mais nous savons que celle-ci peut être un bon prétexte pour élargir la gamme des pouvoirs de ses détenteurices. La guerre à la pandémie, qui pourrait bien s’avérer ironiquement un sous-produit du capitalisme, nous est toutefois imposée. Ce qui ne veut pas dire que ce soit une fatalité que l’on n’aurait pu éviter. Par exemple, si la prévention occupait une plus grande place dans les priorités des gouvernements. Si le réchauffement climatique ne libérait pas tous ces virus inconnus du pergélisol, si la diminution de la biodiversité ne favorisait pas le passage des virus des animaux aux humains, etc.
De même, les capitalistes, qui ont intérêt à maintenir leur domination, sont prêt à tout, je dis bien tout, pour conserver leur position dominante. C’est matériellement et historiquement démontré. Parlez-en aux Chilien.ne.s, qui ont connu le 11 septembre 1973.
Actuellement, les vendeurs de méthane produit de la fracturation se font langoureux en prétendant contribuer à la lutte au changement climatique ! Mensonges et mystification, s’il en est une. Les capitalistes sont capables des pires bassesses, y compris des tactiques illégales et immorales, pour parvenir à leur fin. On l’a bien vu dans le cas d’Énergie Est.
Je suis désolé, mais en réalité la guerre fait rage. C’est le déni de cette réalité qui à mon avis fait le plus de tort aux mouvements progressistes en drainant des énergies dans ce qui s’avère le plus souvent un cul-de-sac désenchantant.
Le discours guerrier existe parce qu’il y a la guerre. Mettre fin au discours guerrier ne mettra pas fin à la guerre. Gagner la guerre peut ouvrir la porte à la fin du discours guerrier, même si ce ne sera pas nécessairement le cas. Je crois pour ma part que mener la lutte par amour peut faire toute la différence, comparativement à la faire pour des motivations haineuses. Je suis convaincu par exemple que les 1 % de capitalistes sont prisonniers de leur cercle vicieux et qu’iels ne céderont pas d’elleux-mêmes le contrôle de la majorité des ressources qu’iels accaparent, aux 99 %, tel que le révèle chaque année le rapport d’OXFAM sur les inégalités.
Et même s’il est inutile ou immoral de s’en prendre à elleux personnellement, ce peut être une manière de les aider, voire de les aimer, que de les contraindre collectivement à se libérer de leur position toxique pour elleux-mêmes, pour l’ensemble de la société et pour les écosystèmes de la Terre. Pour reprendre une maxime judéo-chrétienne qui a marqué ma culture de vieil homme blanc hétérosexuel : « Aimer nos ennemi.e.s » ne fait pas qu’iels cessent pour autant d’être des « ennemi.e.s » et ne fait pas disparaître la nécessité de les combattre non plus. Les aimer tout en les combattant, les combattre parce qu’on les aime. Et il y a la manière…
Ma vie de militant m’a appris à me battre, à nous battre collectivement, contre des pratiques injustes, mais aussi pour le changement, un changement que l’on s’emploie à pratiquer au jour le jour, malgré nos contradictions. Au fond, au cœur de la bataille, l’humain.e sous l’armure n’est pas qu’un.e soldat.e. La paix au milieu du conflit, la douceur au milieu de la violence, donnent un sens à la lutte, que l’on n’a pas choisi de faire, qu’on aimerait mieux ne pas avoir à faire, mais qui s’est imposée par la réalité des faits.
C’est bien vrai que cela peut être repoussant de voir s’agiter le glaive à tout moment. Mais cela n’est pas plus contributif de nier la réalité de la guerre, un déni dont seules les personnes avantageusement placées dans la société peuvent se permettre le luxe. Les autres en font les frais quotidiennement, et en sont les perdant.e.s. Tout le monde ne veut pas ou ne peut pas aller au front, mais tout le monde peut contribuer à la lutte, chacun.e à sa manière. Et par-dessus tout, il faut éviter de discréditer nos combattant.e.s ou pire, de leur tirer dessus, que ce soit au sens propre ou au figuré.