
J’observe avec émerveillement mes petits-enfants dans leur développement personnel et dans leur découverte du monde. Cela fait surgir en moi des souvenirs qui me rappellent combien il est important de leur apprendre la confiance en soi, mais aussi la solidarité.
La solidarité apprise par l’exemple
J’ai grandi à Lac-Mégantic et Thetford-Mines où notre père travaillait dans les mines d’amiante et notre mère prenait soin des 6 enfants. Les valeurs de respect, d’égalité, de justice et d’entraide ont toujours été au centre de notre éducation. Notre père était impliqué dans son syndicat et dans des organismes communautaires et notre mère était bénévole auprès des aînés. Lors de la grève de l’amiante de 1975, qui dura presque un an, nous avons connu la disette et cela n’a pas empêché mes parents de continuer leur engagement social et communautaire. Je me souviens qu’une collecte de fonds au sein de la famille élargie avait été d’un grand secours.
Nos parents ne nous ont jamais influencés en nous faisant la morale, mais plutôt par leurs actions au quotidien. C’est à travers leurs gestes et comportements de tous les jours que nous avons appris que « ce que nous avons de plus que les autres, que ce soit de l’argent, des connaissances, des talents, du temps, etc., nous avons la responsabilité de le partager ». C’est naturellement que je me suis orienté vers le travail social, que j’ai pratiqué pendant 35 ans et que j’enseigne encore avec passion. Mes sœurs travaillent toutes dans les services, notamment en santé, en éducation, en réadaptation, en milieu communautaire. Et je dirais que tous et toutes sont bien conscient·e·s de leurs « responsabilités ».
Durant ma carrière, il m’est arrivé de participer à de nombreuses luttes syndicales, sociales ou politiques et j’ai constaté que c’est par la solidarité que la société avance, que chacun·e trouve sa place, ses droits. En tant que militant, il m’est arrivé de subir la répression de la part de ceux dont les intérêts étaient « menacés » par nos luttes collectives. Dans ces moments-là, alors que la déprime et l’isolement nous guettent, la solidarité nous rappelle le sens de notre combat et nous encourage à continuer.
Quand je regarde l’histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean, je suis impressionné par la solidarité régionale qui a permis la reconstruction après le grand feu de 1870 et celle qui fut également au rendez-vous lors du déluge de 1996. Et que dire du sentiment de fierté que j’ai ressenti lors des référendums de 1980 et 1995 où j’ai voté « oui » avec la majorité des gens de la région.
C’est cette même solidarité qui a permis aux étudiant·e·s de limiter la hausse des frais de scolarité en 2012 afin de permettre au plus grand nombre d’avoir accès aux études supérieures.
L’histoire du Québec est ponctuée de cette solidarité dont nous avons hérité. Le mouvement coopératif, le mouvement syndical, le régime d’assurance-maladie, nos outils de développement collectifs comme la Caisse de dépôt et de placement, les Fonds de solidarité des travailleureuses, pour ne nommer que ceux-là, sont de formidables outils d’enrichissement individuel et collectif.
La solidarité menacée
Mais quand je vois que nos services publics[1] sont devenus des occasions d’affaires et que les plus riches ont un meilleur accès, quand je regarde notre système d’éducation à trois vitesses[2], alors là, je me dis qu’on a raté de belles occasions de solidarité.
Quand je vois que notre oppression, notre dépendance et notre soumission nationales nous conduisent à craindre la différence, à repousser l’étranger, et à nous entre-déchirer plutôt qu’à nous unir pour assumer courageusement notre indépendance, j’ai le goût de dire comme Gaston Miron : « mais donne la main à toutes les rencontres, pays toi qui apparaît par les chemins défoncés de ton histoire »[3].
Le nationalisme provincialiste étroit et frileux est le symptôme d’un traumatisme historique persistant qui porte au repli sur soi par peur de prendre le risque de s’assumer pleinement, solidairement. C’est malsain, c’est de la lâcheté à la limite, en tout cas c’est une impasse.
Quand je vois la société qui se fracture, les dérapages exacerbés par les réseaux sociaux, la montée des extrémismes, j’y vois surtout le symptôme et le produit d’une solidarité défaillante à la base. On peut bien pointer du doigt les trumpistes ou les complotistes qui menacent la soi-disant démocratie. Ils sont pourtant des résultats d’un système économique qui a jeté des millions de gens à la rue et d’une « démocratie » qui s’en est fait la complice.
Si le chaos n’est pas enviable, le « désordre établi » ne l’est pas non plus. On dirait bien que ça va brasser de toute façon. Aussi bien préparer une révolution de la solidarité.
Cultiver la solidarité systémique
Renouer des liens de solidarité devient une opération de plus en plus audacieuse devant les clivages apparents. Cela demande de prendre un peu de recul, de voir plus grand que l’arbre qui cache la forêt. Cela demande de cesser de s’accuser, de s’écouter, et d’être plus tolérant·e·s. Plus que jamais, il ne faut pas laisser la politique entre les mains des seul·e·s politicien·n·e·s.
C’est peut-être aussi et surtout en se battant pour des services publics universels et accessibles, pour la réduction des inégalités, pour l’inclusion et pour favoriser la contribution de toutes les diversités à la vie sociale, économique et politique, que nous créerons les conditions d’une société solidaire et sécuritaire. En matière de santé publique, les services universels sont de meilleurs moyens de protéger tout le monde, incluant les plus vulnérables, dans la mesure où ils sont rejoints, et la fiscalité, le moins pire moyen de faire payer les plus riches. Car la solidarité, ce n’est pas seulement un comportement individuel, une valeur morale, c’est aussi une réalité structurelle, voire systémique. Comme l’est notre assurance-automobile par un partage universel du risque. Comme le sont les entreprises d’économie sociale et solidaire. Comme l’Hydro-Québec l’était lors de sa création – et qui pourrait le redevenir – quand elle avait pour objectif de fournir l’électricité à tout le monde au meilleur prix. Comme devraient l’être notre programme d’assurance-médicaments, les services dentaires ou de psychologie, s’ils étaient universels, ainsi que les services de garde à la petite enfance, etc.
La solidarité systémique au Québec est à peine amorcée. Elle est à compléter en matière de santé, de services sociaux, d’éducation, d’économie, d’inclusion de la diversité, de transition écologique, etc.
Notre solidarité avec les Premières Nations et les Inuits nous appelle à une reconnaissance mutuelle et à des relations de nation à nation. Faisons table rase des institutions héritées du colonialisme et concevons un système politique dans lequel les douze nations qui habitent le territoire du Québec définiront les conditions d’une souveraineté partagée et d’un « vivre ensemble » harmonieux.
La solidarité, ça peut être aussi un processus politique. Un projet de société, un projet de pays.
C’est en cultivant la solidarité par nos actions petites et grandes, par nos projets créateurs de conditions décentes de vie et d’environnements favorables à la santé, c’est en renonçant au confort et à l’indifférence, que la nation québécoise en devenir aura assez confiance en elle pour se recomposer de sa diversité, se donner un pays où tous et toutes auront la possibilité de se réaliser, ne laissant personne derrière. Un pays accueillant envers les réfugié·e·s et les immigrant·e·s, un pays fier de sa diversité et en paix et en harmonie avec les peuples autochtones.
Voilà de quoi inspirer, pour encore quelque temps j’espère, la solidarité à nos petits-enfants.
Pierre Dostie
18 janvier 2021
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[1] Intrusion du privé en santé facilité par l’accès à une assurance supplémentaire.
[2] Privé, public à volet particulier, public; sans parler du système à 2 vitesses au niveau des études supérieures (Universités à charte et Universités du Québec).
[3] Compagnon des Amériques.
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On parle aussi de capital social. Tu sembles dire que la région que la région a fait preuve de grande solidarité (Grand feu, déluge, votes). D’autres prétendent que le choc de l’industrialisation a affecté le capital social de la région. J’pense qu’il nous manque un ingrédient de base: la confiance: la confiance en nous mais aussi la confiance en d’autres qui peuvent contribuer à notre devenir collectif. Sans cette confiance, on ne peut parler de solidarité. Alors, par où on commence?
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Quand je dis que « la nation québécoise en devenir aura assez confiance en elle pour se recomposer de sa diversité », je postule que le repli sur soi et la peur de l’autre viennent en grande partie d’un manque de confiance en soi et que cette confiance en soi, en nous, si on sait prendre le risque d’exister, devrait nous inciter à une plus grande inclusion. Et comme le dit si bien la jeune poétesse Amanda Gorman, « quand on est assez courageux pour le voir et pour l’incarner », on peut constater que l’autre nous fait déjà parfois davantage confiance que l’inverse et qu’il nous tarde de reconnaître ce qui est déjà. Les enfants de la loi 101 ont appris le français et auraient aimé devenir des québécois, mais ces derniers se tiennent à distance et ne les considèrent pas comme tels. Heureusement que ça commence un peu à évoluer. Il y a de l’espoir.
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